Les mégadonnées en éducation : utiles ou nuisibles?

par Bernie Froese-Germain

Le projet We the Educators/Nous, Éducateurs et Éducatrices, fruit d’un partenariat entre l’Internationale de l’Éducation (IE), l’Alberta Teachers’ Association (ATA) et la Fédération canadienne des enseignantes et des enseignants (FCE), a été lancé en mai 2017 à la Conférence Uni(e)s pour une éducation et un leadership de qualité de l’IE, à Rotterdam. Le lancement canadien de ce projet a eu lieu au Forum canadien sur l’éducation publique de la FCE, qui s’est tenu en juillet à Ottawa.

Dans le vaste contexte de la réforme mondiale de l’éducation, le projet We the Educators examine, comme l’indique la revue de la littérature réalisée sur le sujet, « le lien étroit entre la technologie éducationnelle et la mise en données de l’apprentissage, ainsi que la manière dont ces forces peuvent influencer la dépersonnalisation de l’apprentissage et la déprofessionnalisation de l’enseignement ».

Cette revue de la littérature reconnaît également que

[l]a technologie éducationnelle et la production connexe de données présentent des possibilités de contribuer très utilement au soutien des élèves en répondant à leurs besoins particuliers, mais il faut faire preuve de prudence quand on considère la relation entre la technologie éducationnelle, les données, la personnalisation, la privatisation et la standardisation. Tout le tapage publicitaire ne doit pas nous faire perdre de vue les dangers et nous devons garder à l’esprit la mission profonde de l’éducation. [C’est nous qui soulignons.]

https://wetheeducators.com/tagged/français

Dans un article publié dans le numéro d’été de l’ATA Magazine (sur le thème de l’évaluation à l’ère des mégadonnées), Sam Sellar fait observer que [traduction libre] « la mise en données est aujourd’hui l’une des plus importantes nouveautés dans les écoles du monde entier. Les données, qui prennent différentes formes — allant des registres de présence et de comportement aux résultats des tests standardisés en passant par les notes des élèves — façonnent maintenant le travail des responsables des politiques, des administrateurs et administratrices, et des enseignantes et enseignants en classe. » Sam Sellar se sert de l’image des poupées gigognes pour expliquer comment les données sont utilisées dans les écoles :

[Traduction libre]

Nous pouvons penser aux écoles comme des unités se trouvant à l’intérieur d’une série d’unités de plus en plus grandes qui orientent leur travail. L’école représente la plus petite matriochka de la série. Au Canada, par exemple, l’école se trouve dans un conseil scolaire qui, lui, fait partie d’un système d’éducation provincial, lequel s’emboîte à son tour dans une vision nationale de l’éducation. La plus grande poupée correspond à l’espace mondial dans lequel nous pensons maintenant l’éducation. Par exemple, des organisations internationales comme l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) influencent de plus en plus le travail des écoles au moyen de tests comme ceux du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA). Les données passent d’une poupée à l’autre, ou d’un échelon à l’autre, et il est important de comprendre comment cela se produit et ce que cela signifie pour l’éducation publique.

https://www.teachers.ab.ca/Publications/ATA%20Magazine/Volume-97-2016-17/Number-4/Pages/Navigating-the-Flow-of-Datafication.aspx (en anglais)

Dans un autre article, Pasi Sahlberg nous rappelle que les mégadonnées font de bonnes servantes, mais de bien mauvaises maîtresses. Il nous dit pourquoi :

[Traduction libre]

  1. L’un des objectifs fondamentaux des mégadonnées consiste à obtenir suffisamment d’information et à traiter celle-ci assez rapidement pour prédire la suite probable des évènements. C’est ce qu’on appelle l’analyse prédictive, et c’est la grande promesse des mégadonnées. Si cette forme d’analyse peut être utile en météorologie ou pour la planification stratégique d’une entreprise, elle peut certainement mener à des situations étranges dans les domaines des soins de santé ou de l’éducation si elle n’est pas effectuée judicieusement;

  2. Quand des masses de données sont recueillies dans les écoles par des capteurs comme des détecteurs de mouvements, des caméras et des microphones qui saisissent les expressions faciales, les interactions sociales et les gestes de chaque enfant, tous les jours, pendant toute l’année, les décisions prises par des machines intelligentes peuvent mener à des expériences contraires à l’éthique sur les élèves ou même à une surveillance orwellienne de la vie privée;

  3. Des mégadonnées sont aussi produites par les plateformes de testage numérique et les systèmes d’analyse de l’apprentissage adaptatif (tuteurs numériques). Tandis que les tests multiplient les données recueillies sur les élèves, l’intérêt pour ces données afin d’en dégager les tendances va en augmentant;

  4. Les mégadonnées ne révèlent normalement que la corrélation entre des évènements, et non la causalité. La corrélation est importante pour comprendre ces relations, mais elle ne signifie pas que telle chose causerait telle autre chose.

Pasi Sahlberg suggère que nous mettions davantage l’accent sur ce qu’il appelle les « petites données », qui [traduction libre] « découlent de l’idée voulant que, dans un monde de plus en plus gouverné par les chiffres binaires et de froides statistiques, nous avons besoin d’information qui nous aide à mieux comprendre les aspects de l’enseignement et de l’apprentissage qui sont invisibles ou difficilement mesurables ». Les petites données concernent fondamentalement la nature relationnelle de l’enseignement et de l’apprentissage, et la manière dont ces relations importantes peuvent fournir aux enseignantes et enseignants les connaissances dont ils ont besoin pour aider leurs élèves à apprendre :

[Traduction libre]

Les enseignantes et enseignants sont bien conscients de l’importance des observations humaines, des conversations personnelles et des réflexions critiques pour comprendre ce qui se passe en classe. Les tests standardisés ou les sondages d’opinion peuvent contribuer à dégager des tendances générales, mais ils ne peuvent pas révéler les secrets plus profonds de la pédagogie. Par conséquent, les petites données peuvent être utiles pour savoir ce qui fonctionne le mieux dans les écoles et comprendre pourquoi c’est ainsi.

https://www.teachers.ab.ca/Publications/ATA%20Magazine/Volume-97-2016-17/Number-4/Pages/Small-Data-for-Big-Change.aspx (en anglais)

Le concept des « petites données » est bien résumé dans la citation suivante de Joe Bower, enseignant et blogueur albertain (décédé en 2016), mise en évidence dans les vidéos du site « We The Educators » : « Vous voulez recueillir des données sur la manière d’apprendre des enfants? Alors apprenez à les connaître. Observez-les. Écoutez-les. Parlez avec eux. Asseyez-vous avec eux. Passez du temps avec eux. »

Advertisements

Canada @ 150 – Huit grandes idées pour renforcer l’éducation publique

Par Bernie Froese-Germain

L’éducation publique au Canada et la confédération canadienne ont d’importants points communs. D’abord, elles ont environ le même âge; l’origine de l’éducation publique remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. Mais surtout, elles sont toutes deux en évolution. Elles changent constamment pour répondre à de nouveaux besoins et à de nouvelles exigences, l’une à l’appui de l’autre, se renforçant mutuellement.

Le philosophe et essayiste John Ralston Saul a dit ceci à propos du rôle que joue l’éducation publique dans une société démocratique :

[Traduction libre]
« Toute atteinte à l’universalité de l’éducation publique ne peut que se traduire par un affaiblissement du rôle essentiel qu’a toujours joué l’éducation publique universelle dans la quête d’une démocratie civilisée. »
www.publiceducationnetworksociety.com/the-charter.html

Dans la même veine, le philosophe et réformateur de l’éducation américain John Dewey faisait déjà observer, il y a une centaine d’années, que

[Traduction libre]
ce n’est pas un hasard si toutes les démocraties ont donné une grande importance à l’éducation, si l’éducation a été leur première préoccupation et leur responsabilité permanente. Seule l’éducation permet à l’égalité des chances d’être autre chose que des mots. Les inégalités accidentelles associées à la naissance, à la richesse et à l’apprentissage ont toujours tendance à restreindre les chances de certains par rapport à d’autres. Seule une éducation libre et continue peut contrer ces forces, qui sont toujours là pour restaurer, dans quelque nouvelle forme que ce soit, l’oligarchie féodale. La démocratie doit naître de nouveau à chaque génération et l’éducation est sa sage-femme.
https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Dewey
https://en.wikiquote.org/wiki/John_Dewey

Le jalon historique que constitue le 150e anniversaire du Canada est pour nous une bonne occasion de réfléchir à l’avenir de l’éducation publique : de quel genre de système d’éducation publique avons-nous besoin pour appuyer l’idée d’un Canada inclusif, équitable, durable et prospère?

Personne ne pourrait soutenir que l’éducation publique ne joue pas un rôle central dans l’avenir de la société. Malheureusement, le discours typique autour de l’innovation et du changement en éducation se limite trop souvent aux réformes standardisées, axées sur le marché, qui minent l’équité. Les organisations de l’enseignement tentent de contrer ce discours erroné.

C’est dans cet esprit que nous vous présentons ici huit « grandes idées » (sans ordre particulier) pour renforcer l’éducation au Canada.

  1. L’éducation au service de la réconciliation : À la suite de la publication du rapport final de la Commission de vérité et réconciliation et de ses appels à l’action, la FCE s’est dite fermement convaincue que l’éducation est d’une importance fondamentale pour le processus de guérison et de réconciliation. Elle est déterminée à travailler en collaboration avec les organisations autochtones et ses autres partenaires du milieu de l’éducation pour faciliter ce processus.
  2. La voix du personnel enseignant : Les spécialistes de l’enseignement et de l’apprentissage que sont les enseignantes et enseignants sont les mieux placés pour savoir de quoi les élèves ont besoin pour réussir, au sens le plus large du terme. Il est donc extrêmement important de tenir compte des points de vue de la profession enseignante sur le changement en éducation. À ce sujet, Jelmer Evers et René Kneyber, éditeurs du livre Flip the System: Changing Education From the Ground Up, publié l’an dernier par l’Internationale de l’Éducation (IE), soutiennent que les enseignantes et enseignants sont capables de prendre la tête de la réforme de l’éducation et qu’ils devraient le faire. https://www.teachers.ab.ca/Publications/ATA%20Magazine/Volume-96-2015-16/Number-1/Pages/Book-review.aspx (en anglais seulement)
  3. L’appui au professionnalisme collaboratif : Parmi les principales recommandations d’une récente étude sur l’état de l’apprentissage professionnel au Canada, il était suggéré de favoriser une culture systémique de professionnalisme collaboratif pour améliorer l’enseignement et l’apprentissage. D’après Andy Hargreaves, l’apprentissage et le perfectionnement professionnels sont utiles quand ils se font dans une « culture de professionnalisme collaboratif » où les membres du personnel enseignant travaillent et établissent leur planification ensemble, partagent la responsabilité de l’apprentissage des élèves qu’ils ou elles soient ou non dans leurs classes ou leurs écoles, et explorent des questions en équipes afin de trouver des solutions aux problèmes de leurs écoles.
    https://learningforward.org/who-we-are/announcements/press-releases/2016/12/05/findings-from-a-study-of-educators-professional-learning-in-canada-released-today (en anglais seulement)
  4. Les conditions socioéconomiques, ça compte  : Les facteurs socioéconomiques (comme la pauvreté des enfants et la maladie mentale) peuvent avoir des répercussions sur l’apprentissage des élèves et les résultats de l’éducation. Améliorer les conditions socioéconomiques générales des enfants et de leurs familles améliorera au bout du compte l’apprentissage et la qualité de l’éducation en général.
  5. Mouvement mondial de réforme de l’éducation : Nous devons mieux comprendre le mouvement mondial de réforme de l’éducation et ses répercussions sur nos écoles et nos systèmes d’éducation. Parmi les caractéristiques de ce mouvement, mentionnons le choix de l’école (écoles à charte, programmes de bons d’études, etc.), la concurrence accrue entre les écoles, la responsabilisation par les tests et le rétrécissement du curriculum. Par exemple, les tests comparatifs internationaux, de plus en plus nombreux, comme le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), influencent la politique de l’éducation et les pratiques dans ce domaine d’une manière qui peut nuire à l’atteinte des buts de l’éducation publique.
  6. Arriver à l’excellence par l’équité : Le projet de développement de l’éducation de l’Alberta Teachers’ Association, intitulé A Great School for All (PDF – 1,3 Mo), privilégie une approche systématique et holistique du changement en éducation qui repose sur l’équité. Ce projet met en évidence 12 dimensions du changement interreliées qui reconnaissent que les écoles sont des communautés vivantes et complexes, faisant partie d’un écosystème délimité par les réalités culturelles, communautaires et socioéconomiques, les contextes politiques ainsi que les tendances et les pressions mondiales.
  7. Renforcer le soutien à la diversité : Étant donné la très grande diversité des classes et des écoles — et la richesse et la force que cette diversité apporte —, il est absolument essentiel d’offrir aux élèves ayant des besoins particuliers, dont des besoins liés à la santé mentale, le soutien et les services dont ils ont besoin.
  8. Stopper la vague grandissante de la privatisation de l’éducation : Depuis deux ans, la FCE contribue activement au Mouvement mondial de réponse, un effort international coordonné par l’IE qui a reçu l’aval du Congrès mondial de l’IE, à Ottawa, en 2015. Ce mouvement a pour but de contrer la privatisation et la commercialisation de l’éducation publique. Il s’articule autour de deux axes d’intervention complémentaires :
    • L’action politique auprès des gouvernements pour qu’ils fassent ce qu’ils sont censés faire : agir dans l’intérêt du bien public en accordant suffisamment de fonds et de ressources, et en adoptant les politiques appropriées pour assurer une éducation publique inclusive et de qualité;
    • L’action pour empêcher que des entreprises éducatives comme Pearson et Bridge International Academies ne tirent profit de l’éducation aux dépens de l’accès universel à une éducation de qualité, financée par l’État et gratuite.

    Dans le cadre du Mouvement mondial de réponse, nous avons récemment lancé le projet We The Educators (Nous, gens de l’éducation!), qui consiste en une série de courts métrages d’animation appuyés par une revue de la littérature détaillée. Ce projet a pour but de susciter de nouvelles discussions sur le lien entre la technologie éducationnelle et la privatisation, la standardisation, la datafication (ou mise en données) et la (dé)professionnalisation de l’éducation.

Loin d’être exhaustive, cette liste propose des idées centrales dont la profession enseignante pourra s’inspirer dans le cadre de ses efforts pour offrir une éducation publique de qualité à tous et à toutes au cours des 150 prochaines années et au-delà.

*Le présent article a initialement été publié dans le numéro de juin 2016 de la revue Perspectives, le magazine Web de la FCE.